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Mes cheveux trop longs et décoiffés collaient contre mon front.
La sensation désagréable de mon T shirt trempé de sueur contre ma peau me rappellait à quel point j'étais sale.
L'odeur abominable de ma transpiration accumulée dans ce sweat noir que je portais depuis des jours.
Quand à mon jean et mes chaussures, en plus d'être sales, trempaient dans une flaque à l'odeur insoutenable, un mélange de tout ce qu'il y a de plus dégoutant dans ce monde.

J'étais à l'image de cette ruelle : sale, de près comme de loin, de l'intérieur comme de l'extérieur.
Chaque seconde passée dans cet endroit était plus insupportable que la précédente.
Entre l'odeur ambiante de pisse, les murs sales et tagués par des pseudo racailles pour qui la rébellion consiste à tout faire pour emmerder tant qu'ils n'y risquent pas leur confort quotidien, et même le halo lumineux orange projeté par l'unique lampadaire de la ruelle et qui ne m'apportait qu'une sensation de brûlure et de honte en lieu et place d'un prétendu réconfort, je ne voulais qu'une chose : partir.

Sentant mon ventre se contracter brutalement, sûrement à cause de la puanteur ambiante, du manque de sommeil et du stress de la situation, je me laissais guider naturellement par l'impulsion de mon corps, et c'est en fermant les yeux que je me penchais en avant pour vomir.

Si j'avais eu l'esprit clair et suffisamment de sarcasme en stock, j'aurais pu ajouter ça à la liste des doux parfums que mes chaussures empestaient, mais j'ai juste couru loin de cet enfer urbain, laissant derrière moi l'objet de mon d’égout se vider de son sang, étendu dans une flaque sombre à l'odeur acre.


Une conversation téléphonique et une brêve rencontre avec Mathieu plus tard, je marchais seul dans la rue, accompagné de ma conscience et d'une odeur épouvantable.
Pour l'odeur, le problème allait enfin être réglé, Mathieu m'avait refilé les clés d'un ancien appart à lui qu'il devait hypothéquer d'ici quelques jours, je pourrais prendre une douche et peut être trouver des vêtements à ma taille dans les placards.

J'évitais les ruelles trop éclairées ou fréquentées, dans un état pareil ça aurait été du suicide.
C'est pourquoi j'étais là, à zigzaguer de ruelles en ruelles dans la pénombre de la nuit, avec tout le temps du monde pour prendre conscience de ce que j'avais fait.

J'avais jamais tué personne avant. Enfin si, mais jamais quand j'étais pas en danger de mort.
Quand je pouvais encore dire "j'ai été forcé de tuer, il a attaqué et c'était moi ou lui", je me donnais bonne conscience.
Maintenant, j'avais la demi-heure de marche la plus longue de mon existence pour ressasser comment j'en étais arrivé là.

Je suis sale, et je parle pas que de puanteur ou de bactéries, je suis vraiment sale.
Ça me rappelle mes conneries d'avant, et dieu sait qu'il y en a eu une chiée. Maintenant c'est pas que des conneries, c'est bien plus que ça.

Je me demande bien ce qu'en penseraient mes parents. c'est compliqué d'estimer à quel point je les dégoutte.
Mes parents… J'essaie d'imaginer le dégoût, la colère, ou même de la déception sur leur visage, tandis qu'ils apprennent ce que je suis devenu de la bouche d'un flic récitant la liste de mes prouesses.
C'est mission impossible, je n'ai jamais rien vu d'autre que la fierté qu'ils ressentaient en entendant le récit de mes exploits, quand mes exploits consistaient à être major de ma promo.

Un long soupir mettant en valeur mon haleine fétide me rappelle c'est du passé maintenant, que j'ai tout gâché.
Je relève mollement la tête, on est plus qu'à quelques dizaines de mètres de l'adresse marquée sur le bout de papier dans ma poche.

Je vais pouvoir prendre une douche, j'en prendrai dix autres demain matin.
Faudra pas oublier de brûler ces fringues aussi. Puis, je pourrai enfin me raser, me couper les cheveux, dépenser le peu qu'il me reste pour ma barrer d'ici et trouver un taff dans une ville pas trop loin, mais pas trop proche non plus.
j'ai entendu dire que c'était pas cher d'aller à San-Diego, je rêve de pouvoir me barrer de cet enfer.


Je baille et m'étire un bon coup.
Comme quoi, les mauvaises périodes sont pas comme dans les films.
Y a eu des emmerdes, mais je vois enfin le bout du tunnel.
J'ai pu changer de fringues, prendre une douche, me raser, et pour finir, je songe à faire la grasse matinée.

Mon calvaire touche a sa fin. Je vais pouvoir me ranger loin de tout ça désormais.
Je songe à me rendormir pour profiter du peu de temps libre que m’octroie mon statut de chômeur sans aucune activité sociale ni professionnelle, mais il me semble entendre du bruit dans le salon.

C'est la voix de Mathieu, non ? tendre l'oreille me permet de confirmer mes doutes, c'est bien lui.
Qu'est-ce qu'il fout là ? Bon OK, question stupide : l'appart est à lui.
À qui il parle ? Je n'entends personne d'autre.
Il doit être au téléphone, je tends l'oreille, tant pis pour ma grasse-matinée.

- Mais puisque je te dis que ce mec peut régler tes problèmes ! Il l'a déjà fait avec moi, et il a besoin d'argent.

- Mais si tu auras de quoi payer, il est fauché, il peut pas cracher sur une proposition presque décente.

- S'il fait mal le travail, il sera encore plus dans la merde que toi, il est coincé !

- Pour l'instant je l'héberge dans mon ancien appart. On a convenu qu'il pouvait rester trois semaines, et qu'après on trouverait un nouvel arrangement s'il voulait rester ou qu'il avait besoin de quelque chose.

- Non, juste prolonger le temps où je l'héberge ça voudrait dire que c'est moi qui paye à ta place, t'as cru que j'étais un pigeon ?

- Ouais, tu peux lui proposer de l'argent si tu veux, mais on a aucune idée du prix qu'il demandera, tant tu vas te ruiner.

- Je sais que tu as pas vraiment le choix, j'ai une proposition : Je lui donne une rallonge pour l'appart, et toi tu me payes, OK ?

- Ce prix me va. Il dort, je lui en parle à son réveil.

- Ouais, à plus.

Et merde.


Je regarde le bureau face à moi.
Donc ça y est, j’emménage ici, c'est officiel.

Continuer mes activités illégales, d'abord par l’intermédiaire de Mathieu, puis en me débrouillant seul, c'était déjà loin de ce que je pensais faire.
Mais en faire mon activité, avoir des locaux, des contacts, des compétences…
On est loin de ce que je pensais devenir.

Un service en a entraîné un autre, puis un autre.
J'avais besoin d'argent, et du coup j'ai pas vraiment eu le choix, j'ai accepté.
C'est pas que j'assume pas, ou que je rejette la faute sur les autres hein.

Ça aurait pu être mieux, ça aurait pu être moins bien, ça a été comme ça.
Après quelques années, je suis passé au niveau supérieur, j'étais plus ce gamin délinquant qui faisait les mauvais choix.

J'étais ce professionnel en costard qui reçoit des professionnels en costard dans son bureau, pour négocier des contrats au sujet d'autres professionnels en costard, qui gênaient les professionnels en costard qui venaient dans mon bureau.

Le travail était bien fait, j'étais payé, j'avais du matériel, et maintenant un bureau, un vrai. Avec une secrétaire, des rendez-vous. Il manquait plus qu'une plaque dorée sur ma porte.

Enfin, ce jour là n'avait rien de spécial, j'avais ma matinée de libre, ce qui était rare mais pas extraordinaire.
Puis, j'ai entendu la voix grésillante de Louise sortir du téléphone fixe.

- On a un client qui aimerait vous voir.

Ma matinée n'était donc plus libre, j'appuyais donc sur le bouton du téléphone, puis ordonnait à Louise de le faire monter.


Cet homme était une blague.
Non, même pour une blague, c'était impossible qu'il en sache autant sur moi.
Il savait tout, et me l'avait déballé comme s'il s'agissait de banalités.
Il savait que j'étais un expatrié français ayant vécu aux Etats-Unis à partir de mes 12 ans.
Il savait que j'avais été un étudiant modèle côté scolaire mais qui aimait jouer avec les limites dès qu'il en avait l'occasion.
Il savait qui j'étais avant, il s'est pointé dans mon bureau comme une fleur, et il m'a tout raconté.

Puis, il m'avait raconté des inepties dénuées de sens.
Il me parlait de magie, de créatures, de puissances mondiales cachées.
Tout mon être me disait qu'il était fou, qu'il en savait trop, et que j'avais plus important à faire que l'écouter dans l'immédiat.
La seule raison qui m'a poussé à l'écouter, puis à le croire était une simple réflexion qui me taraudait pourtant l'esprit.

S'il ment, alors comment il a su ?

Une fois son discours terminé, il a sorti un dossier d'un attaché-casé, qu'il a posé face à moi sur la table, et une bague, qu'il a passé à son doigt.
C'est en voyant des flammes danser autour de sa bague que j'ai compris : il ne mentait pas.

En ouvrant le dossier, j'ai vu que c'était un contrat : il me proposait de le rejoindre.
Dans ma vie, j'avais dû examiner des centaines de documents cruciaux, mais je n'ai jamais lu avec autant d'attention que ce jour là.

Puis j'ai signé.


- Après tout s'est enchaîné : y a eu la formation, l'EIT, les opérations, mais les bases de données résument ça bien mieux que moi.
Sinon, je crois que j'ai rien oublié d'important, vous avez besoin d'autre chose ?

- Normalement non, si nécessaire nous vous recontacteront.
Quand à votre passage au rang de commandant de NightWatch, nous vous tiendront au courant dans les jours qui suivent
Suite à la mort de l'ancien commandant, l'activité de l'EIT sera réduite drastiquement jusqu'à ce qu'un nouveau soit nommé. Bonne journée.

- Bonne journée, au revoir.


Note : L'audit du Lieutenant Lightning n'a pas révélé à nos psychologues la présence de facteurs pouvant déboucher sur un refus du passage au rang de commandant de ce dernier. Le présent entretient sera ajouté à son dossier personnel à titre informatif.

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