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Éloïse Marseau

Le dossier que vous allez consulter n'est pas à prendre à la légère. Vous êtes devant celui de l'un des membres les plus importants de la Base-02. Toutes les informations contenues ici ne doivent en aucun cas sortir de l'Insurrection du Chaos.
Si c'est le cas, cela sera considéré comme un acte de Haute-Trahison.

Prenez garde, la cellule Arcanum n'aime pas les menteurs et les traîtres. Soyez prêts à en subir les conséquences.

Toute vérité a un prix.

Soyez prêts à le payer.

« Nous sommes dans un monde où l’ignorance est reine. Reine d’un État dont les sujets ne se préoccupent plus de la raison ni du savoir. Un État où l’information est manipulée, contrôlée ; où les mensonges sont fabriqués et diffusés. Un État qui endort, qui détruit peu à peu notre étincelle de logique. Cet État tentaculaire, dirigé par des organisations aux pouvoirs immenses et aux intentions égocentriques et dangereuses pour l’humanité, doit être renversé. Ce monde doit se réveiller. Réveillez-vous ! Vous qui connaissez la vérité sur notre monde, qui le voyez avec lucidité et clairvoyance. Levez-vous ! Vous qui étiez assoupis pendant des années. Armez-vous ! Vous qui aviez été désarmés par ceux qui cherchent à nous contrôler et à détruire l’humanité à petits feux. Battez-vous ! Vous qui n’avez pas hésité à braver les dangers. Luttez contre ceux qui veulent garder les Hommes dans les Ténèbres profondes de l’ignorance. Montrez au monde la vérité ! Insurgez-vous ! Que le monde sache qui nous sommes et ce que nous voulons ! Un monde sans ces organisations qui nous affaiblissent, qui nous cachent de la lumière ! Un monde où l’anormal existe et où la normalité est bannie au profit d’une utopie que l’on peut effleurer du bout des doigts ! Un monde sans mensonges ! Un monde où la lumière triomphe ! »

Le petit garçon écoutait attentivement le discours et frissonna. La voix était grave, profonde. Elle portait loin et il pouvait encore sentir son écho dans tout son être.

Sa mère arrêta le dictaphone puis regarda le petit garçon avec tristesse. Elle lui demanda d’une voix chargée d’émotions :

« Qu’en penses-tu ?
- J’ai eu une soudaine envie de me battre alors que je sais pas comment faire. »

Elle fronça les sourcils, mécontente. Puis, elle ricana devant l’ironie du sort. Le petit garçon ne comprenait pas pourquoi elle riait ainsi. Son rire sarcastique s’éteignit tandis que des flocons tombaient sur ses cheveux bruns tirés en arrière en un chignon strict. Puis, elle regarda devant elle, ses yeux perçant embués de larmes. Le petit garçon regardait sa mère avec inquiétude. En effet, son visage d’ordinaire si lisse, si froid, était devenu un livre ouvert. D’ordinaire, elle ne pleurait jamais.

Elle lissa son pardessus noir qui tombait sur un pantalon tout aussi noir. Le noir… Couleur du deuil. Finalement, elle se tourna à nouveau vers son enfant et changea la piste du dictaphone. La même voix, plus jeune, résonna juste après que la femme ne dise à l’intention du petit garçon :

« C’était son premier discours… »

La voix était moins véhémente, moins tranchante, moins retentissante :

« Messieurs… je suis devant vous non pas en tant que sous-directeur de la FIM Alpha-1 mais en tant que citoyen inquiet du monde qui nous entoure… »

Il semblait chercher ses mots. Un homme jeune qui n’avait pas l’habitude des grands discours, qui avait peur des hommes en face de lui. Le petit garçon était déçu. Les débuts de ce si grand homme étaient catastrophiques… Une voix plus âgée et plus posée s’impatienta :

« Faites donc, nous vous écoutons.
- Nous vivons dans un monde qui ignore tout de l’anormal… Nous cachons les anormaux des humains en pensant que cela les protégerait mais… Nous nous contentons de les confiner, de les enfermer à vie dans des boîtes en attendant leur mort. Mais nous ne cherchons pas à essayer de les comprendre. Nous ne les étudions pas alors qu’ils pourraient nous servir à plein de choses ! Imaginez si nous tombons sur un SCP qui pourrait guérir n’importe quelle maladie ! Ou encore un qui pourrait nous mener à des mondes inexplorés ! Un milliard de possibilités s’offre à nous. Nous pourrions être tellement plus… L’humanité pourrait être tellement plus que ce qu’elle est aujourd’hui… Si je suis ici… C’est pour vous demander à ce qu’on étudie plus amplement, afin de pouvoir les utiliser, la Cloche ainsi que…
- C’est hors de question ! »

La voix était indignée. Le petit garçon put entendre des murmures de désapprobation. L’homme n’avait pas réussi. Il avait échoué lamentablement. La voix qui s’était exclamée, reprit :

« Docteur Haos… Vous rendez-vous compte de ce que vous nous demandez ? Si la Fondation cache l’anormal aux yeux des civils, c’est pour une bonne raison. Notre devise est « sécuriser, contenir, protéger ». Pas « anéantir l’humanité ».
- Mais elle pourrait tellement être utile pour arrêter des guerres !
- Suffit ! J’en ai assez entendu. Cela pourrait passer pour un signe de trahison, mais le conseil vous apprécie, Docteur Haos. Vous êtes un très bon élément. Votre ascension a été fulgurante. Et je vous considère moi-même comme le fils que je n’ai jamais eu. Alors je ne vous donne qu’un simple avertissement pour cette fois. A la prochaine demande de ce genre, vous finirez dans une cellule de classe-D, est-ce clair ?
- Très clair, monsieur. Mais ne croyez pas que l’humanité ne saura jamais pour ce que nous cachons entre ces murs. Un jour, l’heure de la Fondation sonnera. »

L’enregistrement se coupa. Sa mère s’accroupit pour être à la hauteur du petit garçon puis lui sourit tristement. L’enfant fit la moue :

« Cet homme est mieux en plus vieux. Là, il est nul.
- Oh mon petit… Si seulement tu savais… Son tout premier discours, celui que tu viens d’entendre, il était ce que nous voulions être. »

Les trois flèches qui fuyaient le cercle brillèrent sur l’avant-bras droit de la femme.

« C’était il y a très longtemps. Le dictaphone appartenait à mon grand-père. Un homme bien qui avait la confiance du Docteur Haos et l’accompagnait partout. Il l’a suivi jusqu’au bout… »

Les larmes coulèrent. Le petit garçon la regarda, hébété, ne sachant que faire. Il n’avait jamais su comment consoler une personne. Sa mère n’était pas du tout démonstrative. Il attendit donc, les bras ballants. Elle lui caressa la joue puis essuya ses larmes :

« Mon petit… Ce discours était ce que l’Insurrection voulait être. Celui que tu as écouté en premier était son dernier… Je me rappelle l’avoir lu avant qu’il ne le dise à son public. Je me rappelle lui avoir dit qu’il avait bien changé…

« Je n’ai pas le choix, Maddy. Je n’ai jamais eu le choix. Ces mots… Cela fait bien longtemps qu’ils ne sont plus les miens… Mais ce sera mon dernier. Je me fais vieux, il est temps que je prenne ma retraite, la culpabilité comme unique amie avec la solitude.
- Mais pourquoi ? L’Insurrection est telle que tu veux qu’elle soit !
- Non, je n’ai jamais voulu tous ces morts, toute cette souffrance, cette violence… Je… je voulais juste rendre le monde meilleur, Maddy. Et je le laisse plus détruit qu’à ma naissance. Mon temps est écoulé. Merci de m’avoir aidée comme l’avait fait ce bon vieux James, ton grand-père. Maintenant, je dois aller prononcer mon discours et jouer mon rôle dans l’abrutissement et l’endoctrinement des nouveaux agents. »

Maddy ne sut quoi dire, interloquée. Le vieux docteur était allé dans la salle de conférence, le cœur lourd et les épaules voûtées. Il joua la comédie, ce qu’il avait fait pendant des dizaines d’années. Lorsque le dernier mot retentit, il regarda la foule de regards émerveillés. La bile lui monta aux lèvres. Il ressentit un profond dégoût pour sa personne ainsi que pour ceux qui utilisaient son nom et son prestige pour construire une organisation tentaculaire qui pourrait contrôler l’humanité… L’ironie était palpable. Il essaya de croiser quelques regards, il voulait voir une interrogation, une incompréhension. Il voulait voir de l’incertitude. Il voulait ne pas avoir convaincu ces jeunes esprits rebelles et déboussolés. Mais les mots avaient fait leur œuvre, plus dévastateurs que la plus destructrice des armes. Ils avaient dévoré leur lucidité, leur raison et leur volonté. Ils étaient morts à l’instant même où ils avaient entendu les mots du docteur. Ce dernier regarda au fond de la salle. Un agent de classe-Bêta le regardait avec attention. Il le reconnut à son uniforme. Sa retraite allait être de courte durée…

Maddy le vit partir sans un mot, la tête basse. Cependant, elle put voir qu’il était plus serein, comme libéré d’un poids.

Lorsque le docteur regagna son domicile : une riche villa trop grande pour lui, il s’assit dans son fauteuil fétiche et se servit un verre. Il ne sursauta même pas lorsqu’il sentit une présence derrière lui.

« Vous êtes un ange, dit le docteur d’une voix rauque.
- Non.
- Si vous l’êtes. Vous venez libérer un vieillard du poids de son existence. A la vôtre et à l’Insurrection ! Puisse-t-elle échouer… »

Il but d’un trait le verre puis ferma les yeux.

« Ce sera indolore ?
- Oui.
- Vous êtes trop gentil, mon ange. Je mériterai bien des années de torture…
- Non. Vous avez déjà assez souffert.
- Vous le savez ? Vous le savez que j’ai souffert, que j’ai menti…
- Oui.
- Et pourtant vous êtes toujours là, à servir une organisation qui vous ment et qui vous envoie à l’abattoir.
- Oui.
- Vous êtes illogique.
- Vous nous avez appris à l’être. Créer la logique hors…
- De l’illogique. Je m’en rappelle, oui… C’était le tout premier discours que j’avais fait devant l’ancienne FIM Alpha-1, devenue la toute nouvelle Insurrection. Je trouvais que la phrase sonnait bien mais je n’avais pas saisi tout son pouvoir. Comme je regrette maintenant… »

Le docteur regarda son verre vide puis, avec calme, il demanda :

« Faites donc votre boulot. Faites ce pour quoi je vous ai endoctriné avec ces mots qui ne sont plus les miens…
- Déjà fait. »

Le vieil homme comprit en contemplant le verre vide. Il sourit. Non pas de manière triste. Non… Il était heureux.

Le verre se brisa en milles morceaux sur le sol tandis que le vieillard se sentait partir. L’agent s’approcha de lui. Il avait l’habitude d’exécuter des personnes et avait pour tradition de toujours écouter leurs dernières paroles. Le vieil homme lui sourit puis souffla un seul mot avant de partir :

« Merci. »

Maddy était arrivée le lendemain. Le ancien docteur avait été victime d’une crise cardiaque. Sur le testament, il était indiqué qu’elle héritait de tout.

Un jour après l’enterrement de l’ancien docteur, elle retrouva un vieux dictaphone qui appartenait à son grand-père. Ce fut là qu’elle comprit que ce n’était pas une crise cardiaque. Il lui avait laissé un dernier message :

« N’en veux pas à l’Insurrection. S’il y a une personne à blâmer, c’est moi. C’est moi qui ai mené la FIM Alpha-1 à la guerre contre la Fondation. C’était il y a si longtemps… Maintenant, mon temps ici est terminé. J’ai fait mon œuvre. Je sais que je ne finirai pas au paradis. L’enfer est pavé de bonnes intentions comme on dit. Je pars, donc ce sera à toi de continuer à te battre pour notre idéal, celui de ton grand-père et le mien. Rends le monde meilleur… Et pour cela, l’Insurrection est un obstacle. La Fondation… Elle est peut-être trop secrète, trop manipulatrice, elle n’en reste pas moins le seul et unique moyen de détruire ce que j’ai créé. Ceux que le Conseil a créé. Le Conseil… Mon père spirituel… S’il pouvait me voir à présent, il serait tellement déçu. Si je le croise dans l’autre monde, je comprendrai qu’il veuille faire de ma mort un enfer. Mais je le mérite alors, je pars serein. Je t’en prie petite Maddy, crée notre utopie, continue le combat, je sais que tu en es capable… »

Le message s’arrêta. L’enfant regarda sa mère avec incompréhension :

« Tu vas trahir notre maison ?
- C’est notre maison qui nous a trahi. Nous avons cru en elle, nous l’avons portée à bout de bras, nous avons saigné pour elle. Et en retour, elle nous a menti, manipulé, endoctriné. Nous sommes devenus des monstres incapables de voir que le paradis que nous recherchons est à l’opposé de nous… »

L’enfant s’approcha d’elle et la prit dans ses bras :

« Maman… J’ai peur…
- Je sais.
- Où va-t-on maintenant ?
- Nous retournons dans le cercle. »

Elle arracha l’insigne, créant un trou dans son beau manteau.

« Ça ne sera pas facile, docteur. Ils ne nous croiront pas, ils nous haïront pour ce que nous avons fait. Ils me retireront mon fils, m’emprisonneront… Mais je les aiderai quand même. Puis lorsque l’Insurrection sera détruite, il nous faudra sortir à nouveau du cercle. Soit en l’élargissant à de nouveaux horizons, soit en le détruisant. Dans les deux cas, votre rêve ne peut être réalisé qu’après ces deux morts. »

Elle jeta l’insigne sur la tombe qu’elle avait fixée pendant ce discours. La neige le recouvrit vite, le faisant disparaître peu à peu. Elle y vit un signe d’espoir et s’en alla tout en serrant son enfant contre elle.

La tombe qui la regardait partir était simple, il n’y avait qu’une plaque :

Docteur J. Haos
1907-1984

Le conseil savait que l’Opération Into Darkness reposait sur des bases peu solides. En réalité, elle ne reposait que sur une seule chose. Un mensonge. Un mensonge qui avait contraint une gamine de treize ans à devenir l’un des agents les plus meurtriers et les plus loyaux de la Fondation.

Cela faisait longtemps que le conseil ne rêvait que d’une seule chose : rayer l’Insurrection du Chaos de la carte. Ce n’était pas seulement parce que c’était l’un des groupes d’intérêt les plus dangereux, mais c’était surtout parce que l’Insurrection sapait leur pouvoir, leur autorité. Elle était le symbole de la fragilité de la Fondation et plus encore, de ceux qui la dirigeaient dans l’ombre. Chaque attaque de l’Insurrection du Chaos montrait aux membres du personnel que les O5 avaient un jour eu tort, avaient failli. L’Insurrection ne pouvait pas rester plus longtemps en vie. Le conseil voulait sa mort. Pour sauver le monde du chaos promis par l’organisation dissidente. Et aussi par fierté.

Le conseil savait que l’Insurrection du Chaos s’infiltrait dans leurs rangs. Il fallait donc lui rendre la pareille. Mais comment trouver un agent suffisamment loyal, dévoué à la cause de la Fondation ? Comment être certain qu’un agent infiltré au sein de l’Insurrection, foyer d’endoctrinement, n’allait pas se retourner contre la Fondation ? Comment ne pas réitérer les erreurs du passé ?

Ils trouvèrent cet agent en la personne de Tara Lucy. Elle serait loyale à la Fondation, entièrement vouée à sa cause. Un parfait petit soldat.
Mais ils avaient menti. Ils lui avaient dit qu’ils faisaient tout pour que sa sœur se réveille. C’était faux. Il n’y avait qu’un seul moyen de la réveiller. Et ils ne pouvaient pas le faire. Sinon ils perdraient Tara.


Il faisait froid. Tara et Alys se collaient l’une à l’autre en attendant l’arrivée du bus, à l’affût du moindre mouvement. Tandis que le petit bout de femme serrait sa batte contre elle, Tara vérifiait qu’elle avait suffisamment de munitions. Elle en avait hélas très peu. Leur départ avait été précipité. Elles n’avaient pas eu le temps de se préparer. A vrai dire, la veille encore, Tara était sur Aleph, en train de discuter innocemment avec Nephandi et Kendrick. Rien n’aurait pu la préparer à ça. Rien.

La pluie commença à tomber. L’abri-bus les protégeait du torrent qui s’abattit bientôt sur la ville. Alys posa sa tête contre l’épaule de Tara et lutta pour ne pas dormir. Elles avaient marché pendant des heures, refusant de s’arrêter au premier village ou à la première ville. Il avait fallu mettre le plus de distance possible entre elles et Aleph. Tara consulta sa montre. 22 heures. Il ne leur restait plus qu’une heure avant que Kendrick ne donne l’alerte. Il leur avait laissé du temps. Suffisamment pour aller là où elles voulaient se rendre.

Tara n’aurait pas cru que Kendrick les aurait soutenues. Pas pour ça. Il détestait suffisamment l’Insurrection pour les haïr elles-aussi. Mais il avait compris. Après tout, le fait que Tara fusse sa fille de cœur et Alys sa petite amie aidaient sans doute. Il avait donc laissé partir les deux femmes de sa vie, incapable de les retenir. Il avait une nouvelle fois prouvé que Tara pouvait toujours compter sur lui. Hélas, elle ne lui demanderait plus rien à présent.

Le bus arriva enfin. Le chauffeur ne fit aucun commentaire sur la batte de base-ball d’Alys ainsi que sur leurs mines sombres. Elles s’assirent au fond. Alys s’endormit de suite. Elles avaient une longue route à faire.

Le bus partit dans la nuit, sous le déluge. Tara regarda une dernière fois l’abri-bus. Qui aurait cru que cet arrêt s’appellerait « Maison Guimauve » en référence à une maison qui avait été mal construite et dont les murs s’effondraient. On aurait dit que la maison était molle. Comme une guimauve.


Kendrick alla donner l’alerte d’un pas lourd. Il était 23 heures.

Encore une petite minute… Encore une…

Le docteur Sempras le croisa dans les couloirs. Il vit sa mine sombre et malgré son habituel mauvais caractère, Sempras s’inquiéta :

« Tout va bien, professeur ?
- … »

Kendrick se tourna vers lui puis réfléchit. Il se demanda comment le docteur réagirait en apprenant ce qu’avait fait Tara. Dirait-il qu’il l’avait toujours trouvée peu digne de confiance et qu’il ne la regretterait pas ? Ou au contraire, serait-il triste de perdre celle avec qui il avait passé tant de temps à se chamailler ?

Devant l’air impatient du docteur, Kendrick se reprit :

« Rien de bien grave. Je dois certainement manquer de café. »

Encore une minute… Il fallait leur donner encore une petite minute…

Sempras haussa les épaules puis continua son chemin. Kendrick le regarda partir, l’air ailleurs. Puis il continua à marcher. Ses jambes tremblaient, il voyait trouble. Il n’avait jamais été aussi mal de sa vie. Même à la mort de sa femme il n’avait pas été dans un tel état…

Ce fut lorsqu’il tomba sur le Professeur Nephandi que sa volonté flancha. Ce dernier, loin d’être stupide, vit tout de suite que ça n’allait pas et y vit une corrélation avec l’absence prolongée d’Alys et de Tara. Kendrick sentit quelque chose de mouillé sur sa joue. C’était une larme. Nephandi l’avait vue.

« Que se passe-t-il professeur ? »

Kendrick ne dit rien mais invita Nephandi à le suivre. Ce dernier fut là alors que Kendrick expliquait ce qu’il s’était passé et où étaient Alys et Tara.


Toutes les unités avaient été appelées. Si Tara parvenait à faire ce qu’elle voulait, elle pouvait faire tomber la Fondation.
Le conseil trembla. Il avait menti, il en payait désormais les conséquences. Il n’avait pas appris de ses erreurs.
Le professeur Kendrick ainsi que le professeur Nephandi furent interrogés. Le premier fut emprisonné et le deuxième fut amnésié.

Une FIM se constitua vite, on en appela à tous les volontaires présents. On appela même les agents qui se situaient non loin de là, à Samech. Parmi eux se trouvait l’agent Herriot. Il se porta immédiatement volontaire, ayant toujours trouvé le professeur Lucy étrange et ayant la désagréable impression de la connaître mieux qu’il ne le pensait.

La FIM se dispersa dans toutes les directions. On prévint les autres sites. Tous étaient sur le pied de guerre.

L’agent Herriot était dans l’un des convois. Ils s’arrêtèrent dans tous les villages et petites villes aux alentours. Elles n’avaient pas pu aller bien loin. Ils montrèrent une photo à chaque civil, fouillèrent chaque maison.

Puis, il était alors une heure du matin, les premiers convois revenant bredouilles, les deux fugitives introuvables, quand l’agent Herriot vit une chose étrange. Un arrêt de bus. Le nom était curieux. D’autant plus curieux que « Guimauve » était le surnom qu’il avait donné à Tara. Il s’en approcha et en fit le tour. Rien. Pourtant, il avait un drôle de pressentiment, comme s’il se trouvait au bon endroit. Mais il ne trouva rien. Désespéré, il s’assit sur le banc et posa sa tête contre la vite glacée. Il regarda le plafond et sursauta. Collée à l’aide de scotch, il y avait une liasse de feuilles qui le narguait. Il grimpa sur le banc et décolla les feuilles. Elles étaient pliées en deux et sur le dos de la première, il était marqué : A l’intention de Koopinou.
Le surnom pouvait faire sourire mais l’agent Herriot ne riait pas du tout. C’était le surnom que lui avait donné Tara. Il rangea la liasse de feuilles dans la poche intérieure de son uniforme et se dirigea vers le reste de son convoi.

« Rien à signaler, dit-il d’un ton laconique. »

Ils rentrèrent alors à Aleph, devant annoncer à Garrett que celle en qui il avait fait confiance était définitivement du côté de l’ennemi.


Tara regarda le garde d’un air déterminé.

« Je suis épuisée. Donc si vous pouvez bien ouvrir la porte, ce serait génial. »

Il la fouilla ainsi qu’Alys tandis que deux autres gardes s’avancèrent, méfiants. Tara continua :

« J’ai envoyé un message. Je me suis expliquée.
- Mais le Haut-Commandement n’a plus confiance en vous. Vous êtes redevenue un agent Delta.
- Je sais. »

Alys ne voulut pas lâcher sa batte mais un regard sévère de la part de Tara la força à le faire. Elle dit d’une toute petite voix :

« Il y a ma sœur ici… Sonya Aurion-Melancholy. »

Ce nom eut un effet étrange chez les agents. Tara y vit une véritable peur. Elle sourit intérieurement. La mention du lieutenant de la tristement célèbre EIT NightWatch faisait toujours son petit effet. Elles purent rentrer mais furent placées en isolement le temps qu’on décide de leur sort.


Cela faisait maintenant un mois et trois jours que l’agent Herriot regardait cette liasse de papiers, incapable de l’ouvrir et de lire. Tous les soirs, il la fixait pendant quelques minutes, incapable de se jeter à l’eau puis allait dormir en remettant cela au lendemain. Il n’avait rien dit à personne.


D-5123 regardait le plafond tout en s’efforçant de penser à rien. Il comptait les secondes, sa seule occupation possible.
Un garde ouvrit la porte.

« D-5123 ? Ramène-toi ! »

Il obéit, sachant pertinemment qu’il allait crever. Le conseil des O5 n’aimait pas les traîtres. Lorsqu’il marcha dans les couloirs, il put voir du coin de l’oeil le docteur Sempras qui ne lui adressa pas un regard. Quand on est classe-D, on n’appartient plus au monde des vivants, on n’existe plus. D-5123 chercha des yeux le professeur Nephandi. Mais il n’était pas là. Certainement en train de travailler dans son laboratoire. Il n'y avait dans ce couloir, hormis Sempras, qu'un homme qui marchait avec une canne. Mais que faisait Sempras hors de son labo à cette heure-ci ? Il devait être 15:54 et six secondes. Donc il devait être en plein travail. Curieux.

Il entra dans la cellule calmement. Il s’était préparé à mourir depuis le jour où il avait accepté de commander cette opération.
Il s’en fichait de quel skip c’était. La dernière chose qu’il pensa avant de mourir fut :

« J’aurais pas dit non à une dernière tasse de café. »


Ils l’avaient retrouvée. Un informateur avait pris une photographie d’elle. Elle était toujours en France. Dans la plus grande base française de l’Insurrection du Chaos. Bien entendu, le conseil connaissait son emplacement depuis bien longtemps. Mais il ne pouvait pas l’attaquer. Pas jusqu’à maintenant. L’Insurrection pouvait bien perdre l’un de ses plus importants bastions, son organisation ferait qu’elle se relèverait toujours. Au moins, il savait où les insurgés étaient et pouvaient les surveiller de loin.

Mais le conseil ne pouvait pas demander l’atomisation de ce site. Il doutait d’ailleurs en avoir les moyens. Non, il fallait se la jouer fine. S’infiltrer. Comme le faisait l’Insurrection. Une petite équipe des meilleurs agents s’infiltra dans la base. Sa mission était d’exfiltrer Tara et Alys, quoi qu’il en coûtait.

Tara et Alys étaient dans les sous-sols, à la merci de Sophie et des docteurs de l’horrifiante cellule Arcanum. Mais ces derniers étaient en train de dormir paisiblement au premier étage. Seuls quelques agents de l’Insurrection furent tués tandis que la FIM s’avançait vers les prisons. Tara et Alys ne sentirent pas la piqûre. Elles plongèrent un peu plus dans un sommeil sans rêve.


L’exécution avait lieu bientôt. Elles allaient mourir en tant que classe-D. Tara consolait Alys qui pleurait à chaudes larmes. Nephandi leur avait fait parvenir un mot. Kendrick avait été tué. L’ancienne agent caressa doucement les cheveux d’Alys tout en essayant de se rappeler quand tout cela avait dérapé. Puis, lorsqu’elle mourut, elle ne pensait plus qu’à une seule chose… Sa sœur.


Leurs corps devaient être incinérés, comme aurait dû l’être Kendrick. Mais deux personnes se faufilèrent dans la morgue pour voler les corps.

Une troisième les attendait avec une camionnette. Ils montèrent dedans avec les corps et le véhicule sortit d’Aleph.
Le conducteur sursauta quand, dans le rétroviseur, il vit qu’une voiture de civil, qui avait l’air d’avoir coûté assez cher, les suivait. Mais l’un des deux voleurs de cadavres le rassura, c’était un ami.

Ils arrivèrent enfin à destination. Il faisait nuit noire. Ils descendirent les corps et les déposèrent dans deux cercueils déjà préparés. Puis, une équipe de fossoyeurs les descendit dans deux tombes séparées par une troisième qui venait d’être construite. Lorsque les deux tombes furent scellées, les fossoyeurs partirent et deux personnes descendirent de la mystérieuse voiture.
L’un des trois s’avança vers eux pour leur serrer la main. C’était Nephandi.

« Merci d’être venu monsieur le directeur.
- Quand l’ex-agent Jonas m’a appelé et m’a parlé de votre projet, j’ai bien failli vous dénoncer pour trahison, vous le savez professeur ?
- Je le sais, directeur. »

Garrett abandonna la mine sévère qu’il avait pris juste avant la discussion puis se tourna vers les tombes, l’ex-agent Jonas à sa suite. Ce dernier était l’agent qui avait été le premier sur les lieux de l’accident qui avait coûté la vie aux parents et à la sœur de tara. Il avait bien vieilli et tenait debout grâce à une canne. Ils se recueillirent quelques instants puis saluèrent les deux autres.

L’agent Herriot savait quand quelqu’un l’observait. Un frisson lui parcourut l’échine. Quelqu’un, ou même plusieurs personnes, les épiait. Il se retourna mais ne vit que la noirceur de la nuit. Il haussa les épaules et se tourna à nouveau vers les trois tombes. Alys, Kendrick puis Tara reposaient là. En paix. Du moins il l’espérait. Le vent souffla. C’était le moment. Koop sortit la liasse de papiers et l’ouvrit. Il l’avait lue quelques jours plus tôt et c’était pour cela qu’il était là, devant la tombe de Guimauve. Parce que cette lettre avait fait resurgir des souvenirs volés. Il toussota puis la lut avec une voix chargée d’émotions.


Cher Koopinou,

Il fait si froid ici, mais je ne pense pas qu’on atteigne les températures minimales de la Mère Patrie. J’attends le bus comme on attend la mort. J’aimerais tellement que tout ceci ne soit qu’un cauchemar…

La Fondation vole beaucoup de choses. A toi, elle t’a volé tes souvenirs. A moi, elle a volé la vie.

Aujourd’hui, je viens d’apprendre que la Fondation m’avait menti. J’ai reçu un message de la part de l’Insurrection du Chaos. Ce message, j’en avais fait des cauchemars, mais cela devait bien arriver un jour. Ils avaient retrouvé ma sœur, pourtant si bien cachée. Ils savaient que je leur avais menti, ils savaient que je n’avais qu’un seul maître, et c’était la Fondation. Mais le pire, c’était qu’ils l’avaient enlevée et qu’ils avaient récupéré des informations que je n’avais pas eues sur ce qui avait mis ma sœur dans cet état.

Ils me donnèrent des informations dans l’espoir que je me retourne contre la Fondation. Et ça a marché…

Ma sœur pouvait être réveillée depuis le début. Le skip qui lui a fait ça, n’a pas fait que l’endormir, il lui a volé sa conscience. Il mange les consciences, mais à force d’en avoir absorbé, il en a développé une. Ou du moins, une esquisse. Et il a commencé à éprouver des remords pour toutes ces vies prises, alors il a trouvé un moyen. Il prend une conscience puis fait en sorte qu’une personne qui passait par là partage cette conscience avec la victime. En pratique, la victime est inconsciente jusqu’à ce que l’autre meurt ou soit dans le coma. J’aurais pu réveiller ma sœur depuis si longtemps ! Mais ils m’ont menti. Le conseil m’a menti afin de m’asservir. Je décidais alors d’aller voir Kendrick pour lui en parler mais je tombais sur Alys. Elle vit dans quel était j’étais et elle m’a demandé alors ce qu’il n’allait pas. J’ai tout balancé. Tout. Elle m’a écouté puis m’a révélé qu’elle voulait rejoindre sa sœur, à l’Insurrection du Chaos, qu’elle lui manquait. Et puis, j’ai repensé à toutes les vies que j’ai prises pour la Fondation, une Fondation qui m’a menti depuis le début. J’ai ressenti un profond dégoût pour moi-même mais aussi pour le conseil. Notre décision fut vite prise, Alys et moi devions quitter Aleph au plus vite. De toute manière, l’Opération Into Darkness est un échec et l’Insurrection a ma sœur. Alors nous nous sommes préparées mais Ken nous surprit. On a été forcées de tout lui expliquer. Je sais qu’il déteste l’Insurrection du Chaos car elle est responsable de la mort de sa femme. C’était bien cruel de le mêler à ça mais il ne nous avait pas laissé le choix. On pensait qu’il allait nous dénoncer mais il n’en fit rien. Il nous laissa partir, nous laissant même un temps avant de donner l’alerte.

Je compte aller récupérer ma sœur et accompagner Alys jusqu’à la sienne. Je ne sais pas comment m’y prendre, l’Insurrection ne me fait plus confiance. J’ai tellement peur pour Julie. Tu ne t’en souviens pas mais je te l’avais dit. Je tiens énormément à elle. Je sais que je deviens irrationnelle quand on lui fait du mal. Et là, la Fondation vient de lui en faire pendant plus de dix ans. Je sais pas si tu pourras me comprendre… J’espère qu’elle va bien et qu’au moment où tu lis cette lettre, elle est en sécurité.

Rappelle-toi de la Syrie, Koop. Rappelle-toi du monument aux morts à Samech. Rappelle-toi pourquoi Guimauve.

Je ne te demande pas de te rebeller contre la Fondation. Elle a juste fait une connerie que j’essaye de rattraper. Je veux juste sauver ma sœur.

J’ai un mauvais pressentiment. Je ne sais pas si j’arriverai à bout de cette dernière mission. Tu crois qu’on le sait quand la mort approche ?

J’ai peur. Pas pour moi. Pour elle. Je t’en prie, retrouve ma sœur et sauve-la. Tu es le seul de mes amis à en être capable ici. Si je n’y arrive pas, il faut que tu le fasses. Si je n’y arrive pas… Elle se réveillera. Mais je veux qu’elle se réveille ailleurs, pas à l’Insurrection. Fais quelque chose, je t’en supplie.

Considère cela comme ma dernière volonté. J’ai conscience d’être égoïste mais qu’importe. Rien n’est plus important que ma sœur. Rien.

Je te remercie de m’avoir redonné espoir ce jour-là, devant le monument aux morts. Tu m’as montré que je pouvais être plus qu’une machine à tuer. Et pour cela, je t’en serai infiniment reconnaissante.

Milles fois merci. Remercie aussi Nephandi de ma part. Si le cœur t’en dit, fais un doigt d’honneur à Sempras sans rien dire, je suis sûre qu’il saura que ça vient de moi. Quant à Kendrick, dis-lui qu’il a été un père extraordinaire et que j’espère qu’il n’aura pas trop d’ennuis à cause d’Alys et de moi.

Via felicia, Xavier.

Tara.


Sa voix se tut, le silence se fit. Garrett et Jonas partirent sans un mot, se promettant de ne parler de cette histoire à quiconque.

Les trois acolytes attendirent un temps. D’un coup, l’un d’eux s’avança, fit un doigt d’honneur à la tombe de Tara puis disparut dans la nuit, sans un mot. Nephandi attendit un peu avec l’agent Herriot qui avait laissé tomber les feuilles de papier sur le sol. Le professeur les ramassa, les déchira en petits morceaux et ouvrit les mains. Les morceaux de papier se dispersèrent. Ceci fait, Nephandi posa une main compatissante sur l’épaule de l’agent puis partit à son tour. L’agent attendit un peu, réfléchissant.

Soudain, une main frêle se glissa dans la sienne. L’agent Herriot sursauta puis se tourna vers l’intrus. Il la reconnut de suite et sourit, soulagé. Les yeux qui ressemblaient tellement à ceux de Tara s’embuèrent. Elle devait être déboussolée, épuisée, perdue. Mais elle était en vie.

Une ombre dans la nuit les regardait tous deux, adossée à un arbre, les bras croisés. Puis les deux partirent et l’ombre se retrouva seule avec les morts.
Finalement, son visage a jamais figé en un sourire sans émotion se détourna des tombes tandis qu’une larme d’argent scintillait sous le clair de lune.

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