conte de chaine

[Amérique du Sud]
[Bolivie]
[Salar d’Uyuni]

Blanc et étincelant, s’étendant à perte de vue, le Salar d’Uyuni était le plus grand désert de sel du monde. Selon Wikipédia, cette étendue est située à 3 658 mètres d'altitude, à proximité de l’Océan Pacifique, et, je l’aurais certainement apprécié si j’étais pas occupé à tenter de déterminer sur qui j’étais censé tirer. D’habitude c’était simple : On était l’Insurrection, on tirait sur tout ce qui était en face de nous sauf si ça avait une gueule de civil ou si ça avait l’air de pouvoir servir. Sauf que pas cette fois.
Laissez moi tout vous résumer.
Le plan était simple :les éclaireurs arrivent, s’installent discrètement derrière une crête rocheuse et les gus en face pigent rien parce qu’il fait putain de noir et que, admettons le bien, on est des as en infiltration.
Nos gars font du repérage à distance.
Pendant la semaine toutes nos troupes s’étaient accumulés dans un village à proximité, prétextant un festival humanitaire ou une connerie. Les véhicules avaient été dissimulés sous des chariots de carnaval (vraiment dégueulasses d’ailleurs, sérieusement un enfant attardé et aveugle aurait probablement fait mieux mais bon.) et nos troupes déguisés en artistes. Ça faisait chier des gars l’inactivité mais honnêtement ça m’avait pas déplu de discuter avec la population du village (comprendre les latinos/nas avec un arrière train très agréable à regarder, même si j’étais trop surveillée pour faire quoi que ce soit). On est partis en vitesse (prétextant un problème technique pour ne pas jouer) vers le plateau, rejoindre les éclaireurs. La CMO a vite captée, aussi inefficace soit elle, que des dizaines de camions qui foncent vers vous à toutes berzingue ben ça augure rien de bon. Ils ont commencés à déployer leurs troupes et l’effet de surprise était niqué.
Qu’ils croyaient.
Ce qu’ils savaient pas c’est que les prendre par surprise ben on allait pas le faire de cette façon. Le plateau était trop exposé et la distance trop grande pour qu’on leur tombe dessus comme sur des pots de nutellas au rabais. Donc si on voulait leur mettre discrétos fallait utiliser notre principale ressource : notre technologie hautement avancée. Putain j’aurais payé cher pour voir leur gueule quand le camion du milieu s’est ouvert en deux pour révéler un canon à forme aussi agressive que phallique. Ça aurait rien eu de particulièrement étonnant si le truc s’était pas mis à tirer en marche et surtout s'il avait pas touché en plein dans le mille. J’avais pas tout capté mais mon supérieur m’avait dit que ça employait, en gros, une intelligence artificielle et que ça valait basiquement plus de 500 mecs comme moi. C’est pour ça que c’est resté à distance et que c’est nous qui sommes allés latter les bourses de ces messieurs de la Coalition. Le temps qu’ils se réorganisent après la demie-tonne d’explosifs qui leur était tombée sur l’occiput (et qui avait bien dézingué la moitié de leur armement et deux-tiers de leurs troupes) on était sur eux et on commençait à les canarder.
Une situation idéale donc.
Et à ce moment ça a déconné.
Je propose qu’on fasse pause pour décrire le bordel monumental, arrivé en environ 5 minutes.
Coté nord du plateau, c’est la Fonda qui débarque. Hélicos, camions blindés, tout le bordel quoi.
Sud Ouest, grincements et foule en colère toute rouillée, c’est l’Église du Dieu Brisé. On nous avait dit qu’ils étaient dans le secteur mais pas que ce qu’on venait chercher pouvait les intéresser.
Et devant moi, à même pas 100 mètres, défonçant la porte principale, titanesque et totalement imprévue, une armure assistée de 3 mètre de haut fonce vers moi.
À ce moment j’ai une réaction totalement stupide.
Je ne bouge pas et tire dessus. Honnêtement ça l’a même pas effleuré et je crois même pas qu’elle ai constatée ma présence.
J'ai eu de la chance parce qu'à ce moment notre armement a distance s'est sorti les diodes du cul et a décidé de servir à quelque chose en lui calant un tir en plein dans la tronche. J'en profite pour m’éloigner un peu (en fait je fuis comme la moitié des gars de mon unité) et quand je me retourne je constate le chaos. Tout le monde se fout sur la gueule et honnêtement l’Insu a pas le dessus (pardonnez la rime). Je secoue la tête, désolée par le manqué d’efficacité de nos généraux (tout en continuant de mettre le plus de distance possible entre moi et tout danger), quand un humanoïde couleur… ben couleur merde disons le, couvert de rouille, surgit devant moi, pousse un cri strident, fait un mouvement menaçant avec sa masse, avant de se prendre une demie douzaine de balles de ma part dans le crâne (ch’uis peut-être pas très bon mais je reste quand même une militaire entraînée et ce gars était quasiment à poil).
Désolé mon gars mais c’était toi ou moi et honnêtement je me préfère.
Je continue d’avancer vers le camion et là une bombe tombe à 10 mètres de moi. Ça aurait pas posé de problème si le sol s’était pas effondré et que j’avais pas fait une chute de 10 mètres, sous le désert.
Droit vers ce que tout le monde était venu chercher.

---------------—-

L’endroit était titanesque, sombre, humide et aurait été mortellement ennuyeux en l'absence de quelques détails.
Le premier était une espèce de taupe unique en son genre ayant établie une petite colonie dans un coin de la caverne. Cette espèce avait la particularité de ne posséder qu’un seul poumon et de pratiquer le cannibalisme, deux détails étonnants et singuliers.
Le deuxième était une gigantesque machine blanche et lisse, occupant la quasi totalité de la caverne. Sa forme était complexe, elle s’enfonçait profondément dans le sol et on ne devinait qu’une infime portion de sa masse totale.
Elle donnait l’impression d’être très ancienne, très avancée et surtout, sentait les ennuis, non pas pour qui la trouverait mais pour toute personne dans la ligne de vue plus ou moins directe de son possesseur.
Le troisième était une table avec un napperon en dentelle et un service à thé élisabéthain ainsi que deux petits fauteuils en rotins charmants, tout droits sortis d’un séjour de campagne anglais. Celui de droite contenait un individu humanoïde de sexe féminin, aux cheveux blonds et courts, sur un visage long et un nez aquilin. Elle aurait été plutôt séduisante si elle n’était pas couverte de sang et si un délicat filet de bave ne s’écoulait pas de ses lèvres et menaçait de s’écraser sur son treillis militaire dans un instant de plus en plus proche.
En face un individu humanoïde de sexe masculin, caucasien, habillé d’un uniforme gris et d’un discret chapeau gris.
C’était tout.
On ne pouvait pas en dire plus sur lui.
Il était la vision que les médias se faisaient du citoyen lambda et que le citoyen lambda se faisait d’un homme extrêmement ennuyeux. Il aurait pu être comptable, manager dans une chaîne minuscule de super marchés ou encore commercial pour des fournitures de bureau. Dans l’échelle sociale, il y a "l’homme du haut", star, homme politique ou sportif de haut niveau, il y a "l’homme moyen", assureur, policier ou libraire. Il y a "l’homme du bas", éboueur, caissier ou concierge. Et bien cet homme se situait entre le bas et le milieu : un homme dont l’utilité était bien définie, sans qu’on sache pourquoi, contrairement aux autres.
Cet homme toussota et la femme sursauta, tenta d’attraper son arme, attrapa accidentellement une taupe à la place (qui était trop aveugle pour comprendre quoi que ce soit) et toussota légèrement quand elle constata son erreur.
L’homme sourit et lui montra la table.
- Servez vous
La femme (prénommée Sarah Lefèbvre, 25 ans, célibataire et allergique aux pistaches) lâcha la taupe (qui s’éloigna sans demander son reste) se leva, agrippa la table précédemment mentionnée et cria quelque chose qui devait s’apparenter à :
- Mais putain de bordel de merde vous êtes qui ?
Mais qui ressemblait plus au borborygme d'une chèvre coincée dans un piège à loup.
L’autre ne se départit pas de son sourire et déclara comme si c'était l'évidence :
- Je suis Personne.
Toute personne normale aurait pris ça pour une plaisanterie un peu lourde et pas franchement marrante pouvant être effectuée par disons, un vieil oncle un peu éméché en fin de soirée.
Mais toute personne possédant un minimum d’expérience dans le domaine de l’anormal reconnaissait ce nom, un nom qui inspirait beaucoup de respect, un peu de peur et énormément d'agacement.
Personne ne savait qui était Personne.
L’homme apparaissait aléatoirement, interagissait plus ou moins grandement, positivement ou négativement et ne semblait pas pouvoir être arrêté. La formation en cas de rencontre avec lui donnée aux agents de l’Insurrection était simple : Vous essayez d’en savoir le plus possible en en dévoilant le moins, vous écoutez attentivement et si il vous demande de faire quelque chose, vous ne le faites absolument pas.
Et surtout vous ne vous opposez pas à lui parce que c’est à peu près aussi logique que d'essayer d'éteindre le soleil avec une escouade de pompiers.
Elle se rassit donc, prit une grande inspiration, sourit (un sourire aussi naturel qu’un flamant rose en plastique de jardin) et d’une voix bien trop aigu déclara :
- Enchantée
elle toussota et répéta, quelques octaves plus bas
- Enchantée
Personne inclina la tête et répondit
- De même
Un silence gênant s’installa et dura pendant une période de temps courte mais bien trop importante.
Sarah toussota et d’une voix hésitante demanda :
- Vous êtes là pour ?
Personne cligna des yeux, lentement. C’était extrêmement déplaisant à regarder parce qu’il donnait l’impression de ne pas en avoir besoin, mais d’essayer de temps en temps pour mettre son interlocuteur à l’aise.
- Pour une histoire et un cadeau.
Sarah se tortilla, mal à l’aise. Elle n’avait aucune envie d’entendre cette histoire et se méfiait des cadeaux donnés par des hommes en imperméable gris au fond d’une cave mais elle avait encore moins envie de le contrarier alors qu’elle n’avait pas d’arme à proximité.
- Quel genre d’histoire ?
- Une autobiographie.
Elle déglutit.
- Votre autobiographie ?
Elle fit une pause, mettant un moment à comprendre à quel point sa précédente phrase était stupide.
Personne rit un peu (un rire étonnement chaleureux) et fixa la jeune femme dans les yeux (chaleureux mais impersonnel, comme un four à bois ou la lumière d'une étoile dont la source était peut-être morte depuis des millénaires).
- Vous voulez l’entendre ?
l’Agente hocha la tête vigoureusement de bas en haut et regretta de ne pas avoir de quoi prendre de notes. Elle se soulagea en se disant que si elle sortait d’ici elle subirait sûrement un interrogatoire intensif et douloureux l’aidant certainement pour la mémoire.

- Prenez une tasse de thé et installez vous confortablement. (ce qu’elle fit, mis à part qu’elle renversa la moitié de son thé en tremblant et qu’elle était tellement raide qu’on aurait probablement pu casser des briques sur son dos)

- Si vous voulez savoir où je suis né, qui étaient mes parents ou où je suis allé à l’école je ne sais pas. Je suis né le 23 Janvier 1954, dans une chambre d’un motel miteux abandonné depuis des décennies, quelque part en Europe de l’Est. Enfin né. Je me suis réveillé, dans ce même imperméable, sur un lit. Je ne savais rien. J’étais comme un nouveau né pendant une heure. Je me bavais dessus et je hurlais. Puis quand je suis tombé du lit à force de gigoter et que j’ai touché le chapeau j’ai réalisé ce que je devais faire.

Elle ne posa pas de questions mais il savait déjà qu'elle ne le ferait pas.
Il poursuivit, toujours avec ce sourire lointain.

- Je suis allé prendre une douche mais sans enlever le chapeau. Je savais qu’il était important. Et étonnement il n'était pas mouillé. Je suis sorti, je me suis assis et j’ai réfléchi. Comme je vous l'ai dit, je savais ce que je devais faire et rapidement j’ai su comment je devais le faire. J’ai écrit des lettres d’abord. À la Fondation, à l’Insurrection et à La Fabrique. La première disait que je n’étais pas un ennemi. C’était faux. La deuxième disait que j’allais vous servir dans le futur. C’était vrai et ça le sera encore plus dans quelques minutes. Et la dernière était une lettre de motivation.
J’ai pris mes lettres et je suis allé en ville. Tout le monde m’ignorait. Je suis passé entre eux et personne ne m’a adressé la parole. J’étais invisible. Et ça m’a plu. J’ai attendu une heure dans une ruelle et j’ai étranglé la première personne passant devant à la nuit tombée. J’avais jamais fait ça mais je le faisais bien, sans aucun plaisir.
Mais je devais le faire.
J’ai pris son argent, ses papiers et je suis devenu cette personne. J’ai ramené son corps au motel et là encore, quand je suis passé devant une petite vieille elle m’a juste souri, alors que j’étais couvert de sang et que j’avais un cadavre sur l’épaule. J’ai laissé le corps dans la douche, j’ai rassemblé mes affaires et j’ai dormi tout habillé. Je suis parti dés mon réveil et j’ai pris le premier bus vers Moscou. Là bas, j’ai donné ma lettre à l’agent de la Fondation. Il ignorait qui j’étais et il m’a couru après mais là aussi il ne m’a pas retrouvé dans la foule. J’ai laissé la deuxième lettre dans un buisson. Je savais que quelqu’un allait la trouver et que ce serait la bonne personne mais je ne savais pas pourquoi. Ensuite j’ai cherché du travail et j’en ai trouvé. Une usine à la con. Rien d’intéressant, du savon. J’ai bossé pendant un mois, juste pour passer le temps. J’étais le meilleur employé qu’ils aient jamais eu et je suis monté en grade. Le jour où j’ai été invité dans le bureau du patron, je lui ai défoncé le crâne avec ma clé à molette et j’ai ouvert le coffre où il conservait tout son argent. Ensuite je suis parti et j’ai pris le train jusqu’en France. Personne ne m’a emmerdé. J’avais trop d’argent et les gens sont trop véreux. C'était vrai à l'époque et c'est pire maintenant. Ensuite j’ai embarqué pour le Royaume Unis. J’ai fait un détour par l’Irlande pour récupérer un petit quelque chose, une dague. Ensuite je suis parti aux États Unis. J’ai pris le premier hôtel que j’ai trouvé et environ deux heures plus tard une lettre qui disait que j’étais accepté dans la Fabrique était arrivée. Je suis reparti immédiatement et j’ai acheté une voiture. Je suis arrivé pile à l’heure, après 8 heures de trajet. J’étais logé dans l’Usine. On dormait le minimum, on nous nourrissait pareil et ceux qui travaillaient pas assez nous étaient servis le lendemain au petit déjeuner. Moi je m’en foutais. Je volais des pièces. Une fois j’ai failli me faire prendre mais j’ai accusé quelqu’un d’autre. Au bout de 5 ans je suis parti. J’avais ce qu’il me fallait. Je me suis acheté un petit atelier avec ma paie et j’ai bidouillé avec les pièces que j’avais volé. J’ai fabriqué un prototype de moteur anormal et je suis allé le vendre à Marshall Carter and Dark. J’ai été bien payé et ils m’ont engagé. J’avais aucune idée de comment mais je savais quoi faire. Comme d’habitude quoi. J’ai gagné suffisamment d’argent et avec ça j’ai enfin pu commencer.

Il fit une pause à ce moment.
Une pause qui dura jusqu'à ce qu'elle comprenne qu'il attendait une question de sa part.

- Commencer à faire quoi ? Demanda la jeune femme. Elle se sentait cotonneuse et sa tête tournait. Elle avait du mal à y croire, comme quelqu’un qui découvre un vampire dans son placard, mais comme cette personne, elle avait intérêt à se ressaisir rapidement.
Personne la regarda dans les yeux. Il avait perdu son sourire et même si ce dernier était artificiel et dérangeant, son absence laissait comme un trou béant dans son visage.
Comme un post-it masquant un trou sans fond.
- À changer les choses bien évidemment.

Unless otherwise stated, the content of this page is licensed under Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License